Mon Bien cher Poire, Très cher Jean Pop 2,
Je vous écris d’une contrée dont il est inutile de vous donner le nom. Mon règne sur ces landes – règne vétuste, dérisoire tant que tenace – s’est engagé à présent jusque dans la sève de chaque bête, végétal, de toutes créatures qui en dressent le biotope.
La grande félicité de mes mains me fit un jour composer un retable inspiré de ce pays, que chaque matin elles viennent ouvrir, chaque soir refermer. Création démoniaque s’il en est, qui (par une fenêtre flanquée dans le mur que le Levant lèche) contemple le paysage dont je m’inspirai il y a douze années pour la composer.
Ouvrir ces panneaux n’a pour moi plus d’autres sens qu’éveiller le souvenir lointain déjà, de l’époque où je fréquentai Randall Webb. Plus d’autre sens qu’éveiller des souvenirs ? En même temps, je constate ce matin autre chose que je crois important de vous livrer, eut égard aux fabuleuses recherches que vous établissez à propos des émergences de l’essence Psycho-Batave. L’oraison funèbre de Legendre (lire l'article) a ranimé en moi maintes étapes de mon existence où il fut question de Randall Webb. Il me semble impératif en ce jour de vous en donner un éclairage.
Lorsque Randall Webb vint pour la première fois en Norvège, dans la province de Telemark, où mes parents avaient fait l’acquisition d’une deuxième demeure, il fut saisi par l’omniprésence de la neige. Tant de blancheur confia-t-il à l’assemblée l’effrayait. Du reste, je crois que Webb, était effrayé par l’absence d’humanité (pour ce qui concerne le paysage) et qu’il haït toute sa vie les lieux déserts, la campagne, la montagne, la mer. L’homme voulait se rendre à Bergen, sur la côte ouest de la Norvège, se préparait à traverser le Fjord d’Hardangervidda, notre maison sur le bord de la route, nous avoua-t-il était la première qu’il ait aperçu en dix heures de route. Certes nous étions isolés, mais je doutai de la véracité de ses propos du fait de la présence en amont de la route du village auquel nous étions rattachés. A l’époque, je faisais mes débuts dans la peinture, jeune élève aux Beaux Arts, ces villégiatures dans le Telemark étaient pour moi source d’ébullition. J’ai lu dans ses pièces d’innombrables livres, notamment ceux de Tarjei Vesaas, qui avait vécu tout près d’ici, à Vinje. A l’époque, je consacrai mes heures à Lautréamont dont les frasques, naïvement bouleversaient ma peinture.
Webb qui, fourbu, cherchait sa route, bienheureux de trouver d’honnêtes gens à qui faire la conversation, finalement resta coucher deux nuits de suite. Ma mère était troublée par Webb, et je crois que Webb le sentant trouva la raison suffisante pour s’installer chez nous. Je n’ai guère de souvenirs très précis de ces cinquante heures. Mais j’ai toujours gardé en mémoire certains noms que Webb évoqua. Notamment James Carr, ainsi que Roy Orbison que je ne connaissais pas. Le dernier soir, Webb monta à l’étage où j’avais installé un atelier. Il trouva mes peintures trop sombres, et ne devina pas leur lien avec ce que provoquai en moi mes lectures de Lautréamont. Cependant Webb me suggéra de regarder plus en moi-même et de considérer mieux le décor qui m’entourait. « Pourquoi jeune homme ne faites vous pas le portrait de cette horrible blancheur, je n’oserai dire candeur qui entoure votre foyer ? » Je ne savais que répondre. Webb s’en alla, mes parents s’étaient entichés de cet homme singulier, il promit de s’arrêter dès son retour de Bergen, où il s’était amusé de donner rendez-vous à un chanteur de peu de célébrité par ici qu’il nomma Un Prince de la séduction Blanche.
Sitôt arrivé à Bergen, Webb s’excusa par téléphone de ne pas revenir, une course importante devait le mener quelque part en Amérique, cependant nous en profitâmes pour l’inviter, cette fois en Suède, à Stockholm, dès que le printemps serait installé. Invitation qu’il honora. J’en profitai pour composer ce retable, suivant le conseil de Webb (son influence pouvant être sur moi, à cette époque, démesurée), nimbé de cette neige qui recouvre toute la province. Depuis ce jour le retable regarde le paysage d’où il fut levé.
J’étais un jeune homme. L’œuvre n’a rien en soit de beau, si ce n’est la conviction que j’y mettais lorsque je la réalisai. Mes parents l’aimèrent, car sans doute elle était différente de ce que je peignais habituellement et l’installèrent sur le mur.
C’est dans diverses grandes villes d’Europe (où je poursuivais mes études, puis au cours de l’errance qui fut la mienne, lorsque j’abandonnai de par mon goût de la rébellion toutes prises possibles que les sociétés pouvaient avoir sur moi : Du Service Militaire j’étais exempté, des études je m’excluais, de toute protection sociale me désengageais, jusqu’à traverser diverses frontières sans papiers d’identité…) que ma route croisa à nouveau celle de Randall Webb. Vous avez, vous-même pu suivre les déplacements frénétiques de notre homme. Vous savez cette énergie. L’homme m’inspira de porter un regard extrême sur tous mes comportements, tandis que lui sans cesse faisait l’impeccable démonstration de ses facultés intellectuelles et physiques (Ce que vous rapportez d’une partie de tennis avec Webb l’illustre parfaitement- Lire l'article) De sorte que, me comparant à lui, je me surveillais sans cesse, avec une horreur meurtrissante de ce que j’étais. Les seules pulses de la danse, de l’amour, de la prise de drogues pouvaient un instant me libérer de cette surveillance, quand j’atteignais un état de transe dont j’avais nécessairement besoin. En quelque sorte, je guettais comme une naissance de mon être, Webb l’avait perçu, et prodiguait au milieu de ses extraordinaires logorrhées, finalement malgré lui, la voie à tenir afin de parvenir à l’éveil. Ce qu’il nommait déjà la Vision Psycho-Batave.
Aujourd’hui, regardant ce retable qui scrute le paysage qu’il est censé représenter, je comprends que mon propre regard sur mes faits et gestes fut d’essence similaire. L’ère intensément narcissique que je traversai alors s’est soudainement évaporée. Lorsque, quelques années plus tard, je m’éloignai de l’influence de Randall Webb, ma rencontre avec Kij Dana G. Buvnana m’offrit plus de sérénité. De nos longues conversations, j’appris de moi-même à devenir moins exigeant. A lâcher prise. André Breton dirait « Lâchez la proie pour l’ombre. » Je ne veux entendre cette phrase que dans ce sens où cultiver l’ombre nous dissipe de l’obsession que la proie installe en nous. Il ne s’agit pas d’un ombre dont la flaque servirait l’inquiétude, mais une ombre où il fait meilleur et où cependant nous nous fondons dans la fournaise ambiante. Nous ne nous reposons pas, nous ne tissons aucune couronne de lauriers, non, mais à l’ombre de ces feuillus nous buvons sa douceur, le parfum exalté des herbes et nous y couchons comme Booz sous le chêne, longé d’une belle femme, si possible.
Webb, à l’époque où je le rencontrai, qui est l’époque de ses années noires, fut s’y je me fie aux doctrines antiques, très proche de l’Hédonisme de l’école Cyrénaïque. Il fut alors le révélateur de ce que représente la perturbation Psycho-Batave, il avait également le goût de la victoire sur l’autre. Son égoïsme outrancier cependant offrait dans le discours ininterrompu qu’il livrait de ses expériences des clés pour parvenir non à la maîtrise, je dirai les déclinaisons, de son plaisir, mais à la maîtrise de soi pour ne plus se passer de son propre plaisir, expiatoire fut-il. Il me semble qu’ici résident des ombres qu’il faudrait éclaircir. Nul ne doute aujourd’hui qu’il fut le premier à comprendre ce qu’est, je dirai : l’expression de la perturbation Psycho-Batave, à la théoriser, notamment et de si belle manière pour la musique. Je crains cependant qu’il n’en ait bénéficié dans sa vie autant qu’il pouvait parfois le prétendre…
Mais, exécrons, mon cher Poire, mon cher Jean Pop 2, le clergé malheureux citant l’évangile de son choix que Legendre, moi-même ou d’autres pourrions tirer des faits d’armes de Randall Webb. Pensez à l’exemple actuel du Pat, dont nul ne veut connaître la synthèse pourtant évidente. Pensez plutôt à me dire vos pensées, à ce sujet, si toutefois un peu de clarté a passé dans ces écrits, s’il en résulte une avancée pour le Centre d’Etude Psycho-Batave.
Bien à vous.
Sweign.


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